vendredi 4 novembre 2016

Cours de lettres


Je guide...? encadre...? mentorise une étudiante dans l'écriture de son poème. Elle prend des licences poétiques avec la virgule et j'ai du mal à cerner le rythme qu'elle veut donner à son texte. Elle n'ose pas lire à haute voix dans le grand bureau qui rassemble une dizaine de professeurs, alors je lui demande de me faire un enregistrement audio à la maison et de me l'envoyer par courriel. 

Le lendemain, huit petits enregistrements m'attendent dans ma boîte de réception, j'écoute, et je reste le crayon en l'air, interdite.

Comment répondre, comment «corriger» une pareille innocence, cette candeur cristalline abandonnée, abandonnée à moi dans une totale confiance qui ne fait aucune économie du lyrisme, de l'emphase et du point d'exclamation ? 

Jamais un ami n'oserait lire comme ça devant moi, de crainte que j'éclate de rire. Jamais un poète de ma connaissance n'oserait employer ce ton, sauf ironiquement. Mais voilà, ce n'est pas un ton, justement. C'est la voix d'une poète de 17 ans. 

Qui s'enthousiasme, qui s'enhardit, qui s'étonne de s'entendre elle-même, qui ne se savait pas ce pouvoir, qui se découvre un petit pouvoir juste à elle, celui d'avoir inventé sa propre langue et qui jubile, qui se sent libre enfin, échappée, et qui me partage sa fierté et me fait le témoin privilégié de son émoi, non, je ne peux pas rire de cette voix haut perchée qui chante ses finales et s'étouffe quand elle oublie de respirer.

C'est une voix qui n'a pas encore touché les limites de l'existence, qui n'a pas encore rencontré de murs infranchissables en elle-même et chez les autres, c'est une voix qui n'a encore jamais été déçue d'elle-même...

Cette voix me scie le mépris, et court-circuite mon cynisme, elle me détrousse le regard en coin et me guérit de tout snobisme.

Alors on va commencer tout doucement, avec les adjectifs, ne pas tous les mettre en même temps, choisir, privilégier, élire. Puis, il y a ce mot qui revient plusieurs fois et qui semble en cacher un autre. Il y a un fil à tirer, doucement mais avec rigueur, avec soin. On va en prendre soin de ce texte, de cette voix.  

Je le sais depuis un moment déjà : ce sont les étudiants qui vont sauver la meilleure part de moi-même. 

***

La classe a bien travaillé, des heures que l'on décortique l'intériorité des personnages de Proust, je n'y suis pas allée de main morte, tout le monde est un peu fatigué. Une rumeur court dans le fond de la classe, un fou rire étouffé que je tolère au début, mais dont les retours finissent par m'agacer, d'autant plus qu'il semble que ce soit moi qui les provoque chaque fois que je reprends la parole. 

Mais qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que je dis de si drôle?

Je dois avoir l'air un peu insultée, les visages s'enfoncent dans les livres, personne n'ose répondre. Et puis, une main se lève parmi le tas de filles ricaneuses de l'avant-dernière rangée, on entend des non! non! t'es folle! On tente de faire taire l'audacieuse, comme si j'allais les battre. La jeune femme hésite, cherche le bon terme, puis finit par balancer : madame, c'est Gilberte. 

Quoi Gilberte? 

Ben Gilberte, madame. Gilberte... c'est tout. 

J'interroge les autres du regard, quelqu'un peut m'expliquer? La classe se dégèle, ils me font des poses, des mises en scène : Gilberte, mon amouuuuur! Viens, ici ma belle Gilberte. Oh Gilberte je me peux pu! T'es trop hot Gilberte. Gilbeeeeerte! 

Ça pleure de rire dans l'étui à crayons, alors je ris, moi-aussi, je réalise que cela fait une demi-heure que je perds leur attention chaque fois que je prononce un mot, que c'est simplement l'érotisation du prénom non familier qui provoque l'effet comique, que ce sont des enfants, malgré tout, malgré l'intelligence, malgré la compréhension du contexte et des procédés, malgré le vocabulaire recherché. Je ris de bon coeur en découvrant que ce sont des enfants, encore un peu, à qui je demande de lire des textes complexes écrits il y a cent ans, et qui le font, vaillamment, sagement, mais tout de même... tout de même.... Gilberte. 

***

Ce n'est pas la même ignorance, celle d'un jeune de 17 ans qui commence le cégep, et celle d'un étudiant du baccalauréat qui a entamé la vingtaine. Ou alors elle ne se présente pas de la même façon, généralement. 

Le jeune n'a rien pour cacher son ignorance. Il n'a pas encore découvert la suffisance, il ne sait pas se cacher derrière un silence et une pose de grand ténébreux. Il ne maîtrise pas les blagues équivoques qui font diversion, les phrases toutes faites et le pluguage de noms propres. Il ne songe même pas à attaquer le professeur, à mettre la faille ailleurs. Il ne se donne pas encore d'excuse. Il est au commencement. 

Il a découvert la littérature il y a 2-3 ans, et maintenant il veut tout lire, tout connaître, tout savoir. J'aime cette impatience déraisonnable, cette avidité, et que l'effort ne soit pas, dans l'immédiat, relié à un emploi convoité, à une bourse, à un prix, que ce soit encore un peu de la gourmandise. 



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