dimanche 10 janvier 2016

Mon amie (1)

(brouillon octobre 2015, pour mon anniversaire)

je n'ai jamais voulu avoir d'enfant, j'ai toujours su que j'en aurais
ça n'a jamais été une décision mais une évidence
comme de respirer

je ne me souviens d’aucun moment dans ma vie où le désir serait arrivé
mesurable, évaluable
ça ne se faisait pas sentir
comme un os du crâne

mon amie, pour être exacte, il y a eut une pensée, une conviction :
ce serait nécessairement différent de ce que j’avais connu

ce ne serait pas du jour au lendemain au fourneau, tentant d’apprendre en accéléré, après l’école entre les devoirs, le métier

entendre la faim à travers leurs ventres, sentir la saleté des vêtements du matin, cacher notre pâleur, cacher les trous dans les bas, suer de peur dans la file de la caisse, voir s’installer la moisissure au plafond et n’avoir personne de plus grand que soi

entendre la déception des enfants, un peu à tous les jours, entendre la déception des enfants mordant dans la viande crue après avoir été trompés par la chaleur du poêle, rester éveillée la nuit à chercher une solution, une solution aux besoins des enfants, confondre le jour et la nuit, confondre le eux et le nous

sentir la tâche impossible, essayer tout de même, et échouer
donner le meilleur de soi-même et ne pouvoir que ralentir l’effondrement
tout faire, tout penser, jouer tous les rôles et tous les gâcher
par l’incapacité d’acheter le temps

mon amie, avoir un enfant maintenant serait recréer cette situation
en partie du moins

ce n’est pas tant qu’il n’y aurait qu’un seul salaire et que mon emploi est incertain, ce n’est pas seulement que l’enfant, dans les premiers temps, n’aurait que moi au monde, qu’aucun grand-parent, oncle ou tante ou cousin plus âgé ne pourrait prendre la relève

c’est surtout que son monoparent serait toujours en train de courir, pour tout faire, tout penser, qu’elle serait très souvent au travail, pour faire vivre sa petite famille, et que même de retour à la maison, avec tout ce qu’il y aura à faire toute seule, à penser toute seule, maman risque de ne jamais être tout à fait là, vraiment là, disponible pour vivre cette rencontre

c’est une rencontre qui s’annonce manquée
dans ce contexte précis qui est le mien
et je n’ai pas réussi à m’en construire un autre

je n’ai pas réussi à me donner les moyens d’acheter le temps
et je crois que c’est la seule chose qui compte vraiment pour un enfant
le temps de la présence humaine

je ne lui ferai pas ça

je me le répète pour bien me croire
je ne lui ferai pas ça

mon amie, tu dis que je ferais une bonne mère
que je l’ai déjà été, seulement trop jeune
et tu as raison, j’ai toujours été une bonne mère
et je continue de l’être aujourd’hui en n’ayant pas d’enfant

malgré le désir, le besoin et le rêve

***
je sais l'écrire, encore faut-il le faire
mon amie, aide-moi
je ne sais pas comment faire
comment le faire

c'est un étrange deuil que celui-là
il n'y a pas de rituel à suivre
rien à souligner
pas de date
anniversaire
personne ne saurait dire le jour et l'heure
moi même je n'en saurai rien
je serai dans l'ignorance de la perte
le dernier ovule je ne le sentirai pas passer   
pas glisser hors de moi

mon amie
c'est un étrange deuil que celui-là
on ne sait quand le commencer

ça ne fera pas mal
ce sera une nuit, un matin comme les autres
rien ne se verra sur mon visage, rien dans les yeux
personne ne pourra dire quel jour la certitude

ça ne fera pas mal
ça ne fera pas un son
minuscule chatoiement de l'organe
que le silence dans le silence du corps
arbre tombé dans la forêt sans homme
je ne sentirai rien
je ne sentirai rien

la certitude s’incarne
petit(e) gamète à moi ridicule grenaille
univers des possibles devenu déchet par la gravité
devenu déchet comme le reste de moi, un jour, plus tard
c'est un preview

mon amie c'est un preview et, tu me connais,
je ne sais pas le faire, mourir un peu


EXTRA - COUPÉ
première défaillance irréversible
premier organe à entrer dans la mort
mes ovaires me précèdent

le réel entraine l’imaginaire dans sa chute
hors de moi pensée magique
résidu de ma puissance d’enfant
hors de moi fantasme, folie du créateur
ça ne fera pas mal

il n’y aura pas de rencontre, pas d’altérité à soi
dans le fantastique du quotidien

Aucun commentaire:

Publier un commentaire