(brouillon octobre 2015, pour mon anniversaire)
je n'ai jamais voulu avoir
d'enfant, j'ai toujours su que j'en aurais
ça n'a jamais été une décision mais
une évidence
comme de respirer
je ne me souviens d’aucun moment
dans ma vie où le désir serait arrivé
mesurable, évaluable
ça ne se faisait pas sentir
comme un os du crâne
mon amie, pour être exacte, il y
a eut une pensée, une conviction :
ce serait nécessairement différent
de ce que j’avais connu
ce ne serait pas du jour au
lendemain au fourneau, tentant d’apprendre en accéléré, après l’école entre les
devoirs, le métier
entendre la faim à travers leurs
ventres, sentir la saleté des vêtements du matin, cacher notre pâleur, cacher les
trous dans les bas, suer de peur dans la file de la caisse, voir s’installer la
moisissure au plafond et n’avoir personne de plus grand que soi
entendre la déception des
enfants, un peu à tous les jours, entendre la déception des enfants mordant
dans la viande crue après avoir été trompés par la chaleur du poêle, rester
éveillée la nuit à chercher une solution, une solution aux besoins des enfants,
confondre le jour et la nuit, confondre le eux et le nous
sentir la tâche impossible, essayer
tout de même, et échouer
donner le meilleur de soi-même et
ne pouvoir que ralentir l’effondrement
tout faire, tout penser, jouer
tous les rôles et tous les gâcher
par l’incapacité d’acheter le
temps
mon amie, avoir un enfant
maintenant serait recréer cette situation
en partie du moins
ce n’est pas tant qu’il n’y
aurait qu’un seul salaire et que mon emploi est incertain, ce n’est pas
seulement que l’enfant, dans les premiers temps, n’aurait que moi au monde,
qu’aucun grand-parent, oncle ou tante ou cousin plus âgé ne pourrait prendre la
relève
c’est surtout que son monoparent
serait toujours en train de courir, pour tout faire, tout penser, qu’elle
serait très souvent au travail, pour faire vivre sa petite famille, et que même
de retour à la maison, avec tout ce qu’il y aura à faire toute seule, à penser
toute seule, maman risque de ne jamais être tout à fait là, vraiment là,
disponible pour vivre cette rencontre
c’est une rencontre qui s’annonce
manquée
dans ce contexte précis qui est
le mien
et je n’ai pas réussi à m’en
construire un autre
je n’ai pas réussi à me donner
les moyens d’acheter le temps
et je crois que c’est la seule
chose qui compte vraiment pour un enfant
le temps de la présence humaine
je ne lui ferai pas ça
je me le répète pour bien me
croire
je ne lui ferai pas ça
mon amie, tu dis que je ferais
une bonne mère
que je l’ai déjà été, seulement trop
jeune
et tu as raison, j’ai toujours
été une bonne mère
et je continue de l’être aujourd’hui
en n’ayant pas d’enfant
malgré le désir, le besoin et le
rêve
***
je sais l'écrire, encore faut-il le faire
mon amie, aide-moi
je ne sais pas comment faire
mon amie, aide-moi
je ne sais pas comment faire
comment le faire
c'est un étrange deuil que
celui-là
il n'y a pas de rituel à suivre
rien à souligner
pas de date
anniversaire
personne ne saurait dire le jour
et l'heure
moi même je n'en saurai rien
je serai dans l'ignorance de la perte
le dernier ovule je ne le
sentirai pas passer
pas glisser hors de moi
mon amie
c'est un étrange deuil que celui-là
on ne sait quand le commencerça ne fera pas mal
ce sera une nuit, un matin comme
les autres
rien ne se verra sur mon visage,
rien dans les yeux
personne ne pourra dire quel jour
la certitude
ça ne fera pas mal
ça ne fera pas un son
minuscule chatoiement de l'organe
que le silence dans le silence du
corps
arbre tombé dans la forêt sans
homme
je ne sentirai rien
je ne sentirai rien
la certitude s’incarne
petit(e) gamète à moi ridicule
grenaille
univers des possibles devenu
déchet par la gravité
devenu déchet comme le reste de
moi, un jour, plus tard
c'est un preview
mon amie c'est un preview et, tu
me connais,
je ne sais pas le faire, mourir
un peu
EXTRA - COUPÉ
première défaillance irréversible
premier organe à entrer dans la mort
premier organe à entrer dans la mort
mes ovaires me précèdent
le réel entraine l’imaginaire
dans sa chute
hors de moi pensée magique
résidu de ma puissance d’enfant
hors de moi fantasme, folie du
créateur
ça ne fera pas mal
il n’y aura pas de rencontre, pas
d’altérité à soi
dans le fantastique du quotidien
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