J'aurais dû foutre ça quelque part, dans un coin, en exergue de ma fuite des dernières années.
[...] la folie, celle d'avoir à parler et ne le pouvoir, sauf de choses qui ne me regardent pas, qui ne comptent pas, auxquelles je ne crois pas, dont ils m'ont gavé pour m'empêcher de dire qui je suis, où je suis, de faire ce que j'ai à faire, de faire ce que j'ai à faire [...] Ah ils m’ont bien arrangé, mais ils ne
m’ont pas eu, pas tout à fait, pas encore. Témoigner pour eux, jusqu’à ce que
j’en crève, comme si on pouvait crever à ce jeu-là, voilà ce qu’ils veulent que
je fasse. Ne pouvoir ouvrir la bouche sans les proclamer, à titre de congénère,
voilà ce à quoi ils croient m’avoir réduit. M’avoir collé un langage dont ils
s’imaginent que je ne pourrai jamais me servir sans m’avouer de leur tribu, la
belle astuce. Je vais le leur arranger, leur charabia. Auquel je n’ai jamais
rien compris du reste, pas plus qu’aux histoires qu’il charrie, comme des
chiens crevés. Mon incapacité d’absorption, ma faculté d’oubli, ils les ont
sous-estimées. Chère incompréhension, c’est à toi que je devrai d’être moi, à
la fin. Il ne restera bientôt plus rien de leurs bourrages. C’est moi alors que
je vomirai enfin […]
Samuel Beckett, L'innommable
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