lundi 3 août 2015

The mission

J'ai placé mes jambes de manière à bloquer le passage de l'escalier. Mes orteils dépassent juste assez pour recevoir les gouttes de pluie. Je lis en alternance Don Quichotte et Un amour de Swann pour profiter des croisements que cela produit dans mon esprit. Je repense aux mots de Lacan sur l'illusion nécessaire à la constitution de la personne, sur la croyance comme besoin essentiel chez l'humain, sur l'amour de soi et des autres se nourrissant du mensonge. Je regarde un moment les chats qui, résignés, jouent à attraper le vent. Je me demande à quoi pouvait ressembler la phrase de la sonate de Vinteuil, lorsqu'un violon s'élève dans la ruelle. Depuis que l'arbre du proprio essaie de se rapprocher du ciel, je n'arrive plus à voir chez les voisins qui a ouvert sa fenêtre. Tant pis. Le musicien passe d'un morceau à l'autre, je reprends ma lecture. Quelques minutes plus tard, je suis debout dans l'escalier, les livres sont mouillés, les chats se sont sauvés, je pousse frénétiquement les branches pour tenter d'apercevoir d'où provient la musique, je veux voir qui joue «The mission» d'Ennio Morricone. J'avais oublié l'existence de ce morceau que maman faisait jouer des heures, reculant inlassablement l'aiguille, le temps d'une marée haute. Je dansais sur cette musique devant la mer, à l'époque où elle était encore vivante, à l'époque où j'avais encore la foi, sur cette mélodie grandiloquente faite pour fixer l'horizon. J'aimais hyperventiler dans le crescendo, avant la lucidité et l'humour. Je croyais que la vie était à la hauteur.

Surtout, je me sentais en communion avec ma mère qui me disait rêver de De Niro tout nu quand je disais rêver de Dieu.

À travers les branches, un étranger m'offre le souvenir du bonheur.




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