dimanche 12 août 2012

jouvence


L'ordi gèle dans la fermeture de session, je sors du bureau 3 min après les autres, bien sûr je rate l'ascenseur, mais surtout je rate la possibilité de sortir par la porte de notre pavillon grâce au senior tester qui a la clé; je marche jusqu'à l'autre bout du bâtiment pour sortir par la porte "gardée", le gardien est de retour dans 5 min, toutes les portes sont verrouillées, j'attends je ne sais plus combien de temps en me retenant de tirer l'alarme de feu; le gardien arrive, je suis dehors, il est minuit et quart, je suis à 15 min de marche du métro et je commence à stresser en me demandant c'est à quelle heure le dernier métro en semaine; je décide de prendre un BIXI jusqu'au métro, rendue au métro, aucun ancrage disponible; je décide de rentrer en BIXI, na!, mais dans le grand bout pas éclairé le long du canal Lachine, ma lumière de BIXI me lâche, je manque de foncer dans un mur de ciment; je replonge dans la ville, je finis après bien des détours par trouver un ancrage, je saute dans le (dernier?) métro, puis un bus de nuit dont le chauffeur semble s'être donné le défi de faire tomber quelqu'un à chaque freinage; je sors du bus, mes semelles d'espadrilles recollées avec amour partent en morceaux; à chaque pas je fais un bruit bizarre qui résonne dans la rue déserte; en montant l'escalier, je glisse sur le sac en plastique d'un tas de réclames publicitaires; la face accotée sur une marche, je me dis plus besoin d'aller au gym.
 
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Je dépasse deux gars en montant la côté, je réalise que ce sont des gens de la job, de «l'autre» équipe. Eux aussi m'ont reconnue et ils décident de me redépasser à toute vitesse dans la descente en me disant chais pas quoi en chais pas quelle langue. Sauf qu'à fanfaronner devant moi, ils ne voient pas qu'un convoi de voitures de police s'est engagé et ils se retrouvent à éviter de peine et de misère la collision avec une des voitures. Les policiers les regardent la bouche ouverte, l'air de dire mais c'est qui ces cons qui se jettent directement sur une police! Et moi arrêtée au coin, je suis écroulée de rires sur mon guidon.

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Le chef d'équipe toujours tellement poli se lâche un peu à la fin d'une journée intense, il nous décrit notre objectif du lendemain en laissant échapper un "dudes", puis, se souvenant qu'il y a une fille dans l'équipe, il ajoute "and dudette". Douuudette. Je ne sais pas pourquoi cela m'a plu autant. 

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Une cinquantaine de nouveaux visages, des dizaines de nouveaux noms, parfois je me souviens seulement de la langue: lui fait le chinois traditionnelle, elle c'est l'allemand, c'est deux là c'est l'espagnol. Moi je fais French. Mais sans être French, ce qui crée des quiproquos. Surtout avec ma manie de trop articuler quand je m'adresse à des étrangers. 

Si on m'avait dit qu'un jour je travaillerais en anglais, avec deux ordinateurs ouverts en même temps, et plein de programmes informatiques dont les onglets se chevauchent, des bébelles technologiques sophistiquées, à moi qui ne sait toujours pas comment prendre l'appel en attente sans raccrocher.

Think positif disait l'autre. C'est ce que je fais je crois quand je me réjouis de constater que je peux encore apprendre un tas de choses nouvelles, qu'il y a encore de la place dans ma tête, que le magané n'a pas tout figer dans sa cicatrice, que c'est encore souple et mouvant. 

Découvrir que je peux encore fonctionner dans un tout autre milieu, autre que ceux liés à ma formation, que je peux travailler avec d'autres règles, d'autres valeurs, et qu'après une période d'adaptation, je peux performer, bien en dehors de ma zone de confort. 

J'ai relu dernièrement des textes de l'été 2008 ( 1 - 2 ), où au coeur de mon bonheur persistait l'impression étrange d'avoir sauté des étapes et de me retrouver précipitée à la fin de la vie, dans le confort et la tranquillité de la retraite. 

Je n'avais que quelque pas à faire pour trouver un frigo plein, des vêtements de rechange, une voiture, des mains fortes. Allongée sur la chaise longue au bord de la piscine, repue de nourriture et de boissons fraîches, dans le silence de la banlieue, il m'est arrivé d'éprouver pendant quelques secondes une lourde sensation d'inertie, et d'avoir pensé un instant qu'un tel arrêt dans la lutte pour la survie ne pouvait que précéder la mort. 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que 4 ans plus tard, je ne suis pas en train de m'embourgeoiser. À l'exception des livres que j'achète encore avec excès, j'ai coupé tout le lard.

Sans voiture, sans fromage à 7$, sans crème glacée artisanale, je retrouve ma silhouette de jeune femme, je retrouve l'élan, le souffle, la rapidité.

Je me faufile, légère et vive, pour ne pas rater la lumière verte, pour ne pas rater une porte ouverte, pour qu'on les donne à moi, les heures supplémentaires.

Je n'ai pas d'heure. Toujours dispo, je trouve le moyen de passer, d'arriver à temps et de repartir, sur le rebond. Je sens mon coeur changer de vitesse. Je suis électrique.

Par 35 degrés, je sens mes poumons nourrir mes cuisses, je sens mes trippes tenir mon dos, je sens ma mécanique produire son huile, je sans la vie qui tient bon et qui me porte encore, un peu plus loin.

Au royaume des jobines, je suis la plus âgée. Toujours en arrière des autres, des plus jeunes, des p'tits vites, ceux qui ne traînent rien derrière eux. Retardée je trouve l'énergie de les rattraper au dernier moment avant que la porte de l'ascenseur ne se ferme, avant que l'autobus ne démarre, je saute au dernier moment et je suis dedans, dernière mais dedans.

Je travaille trop tôt ou trop tard. Ma grand-mère appelait ça des heures brisées. Je dors quand je peux et n'importe où, avec une facilité qui m'étonne. La nuit j'évite les touristes saouls qui surgissent des bosquets du Vieux-Port. Au lever du soleil, ce sont des clients qui ralentissent brusquement pour ramasser une fille. Je suis sans colère mais sans pardon pour ceux qui manquent de m'emboutir, comme cette dame qui n'a pas fait son stop et qui est passée à une largeur de pneu de me briser. Je lui ai fait mon regard de la mort qui tue, calme et froid, pour lui rappeler qu'elle existe.

Je suis insolente. Je suis dégourdie. Je suis une gamine, une gamine qui pédale, qui pédale... et qui même dernière dans la file de la côte de Berri continue de donner des coups sur la machine. Les rides rougies par l'effort, vieille échevelée hilare, je ne m'arrête plus aussi souvent pour me demander pourquoi je continue de me battre pour rester dans la course, dernière mais dedans.

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